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À mon réveil, le soleil était haut dans le ciel. Le pilote avait déjà ralenti les moteurs et l’avion de la K.L.M. perdait de l’altitude. Nous glissions bas au-dessus de plantations d’ananas, de canne à sucre, de fermes isolées, de rizières, de terres boisées de palmiers rondiers et de cocotiers voisinant avec des huttes de bambou recouvertes de nattes. L’éclat du soleil, le ciel bleu des tropiques, le vert de la végétation luxuriante me rappela les îles du Pacifique, Hawaï et Guam, où j’avais servi dans la U.S. Navy, pendant la Seconde Guerre mondiale.
À mesure que la piste d’atterrissage se rapprochait, l’Irawady, le grand fleuve qui ressemble au Mississipi, se dessinait dans le lointain. Sur notre droite, le point marquant et le plus connu de Rangoon : la grandiose pagode Shwedagon. Son dôme d’or en forme de cloche étincelait dans le soleil matinal. Maintenant, nous étions en territoire bouddhiste. De n’importe quel endroit de Rangoon et de la campagne environnante, on apercevait la pagode. J’étais enfin arrivé dans la ville dont le nom signifie « fin de la lutte ». Le roi Alaungpaya lui donna ce nom en 1755, à la suite de sa victoire sur les Môn de Birmanie du Sud. J’étais venu chercher la fin d’une autre lutte.
À la descente de l’avion, l’hôtesse me toucha la main avec gentillesse et me murmura à l’oreille : « S’il vous plaît, priez pour moi. » Elle croyait que je me rendais à un centre de méditation pour prier. J’inclinai la tête en souriant.
Je foulai le sol birman pour la première fois à heures précises, un dimanche matin de la mi-janvier. Je repensai au temps où j’étais enfant de chœur en Alsace. Qui m’aurait dit alors qu’un jour lointain j’irais chercher la clé de la réalité dans une contrée aussi éloignée, au lieu d’assister à la grand-messe de heures, le dimanche matin !
Quel contraste avec Paris ! En quittant Paris, deux jours plus tôt, le ciel était sombre et gris. Les Parisiens semblaient tristes et maussades. L’atmosphère était morne. Il neigeait sur le chemin de l’aéroport.
Ici, le soleil était chaud — éclatant et joyeux comme le cœur du peuple birman.
Je transpirais à grosses gouttes, lorsque je rencontrai l’homme que le Buddha Sāsana Council m’avait envoyé. Je compris alors pourquoi le Vénérable Nyanaponika m’avait conseillé de commencer l’entraînement en janvier au plus tard. Si tel était le climat l’hiver, les mois chauds seraient trop durs pour qu’un Européen puisse pratiquer la méditation avec efficacité. L’homme qui m’accueillait à l’aéroport portait ce qui me sembla être une jupe. Je fus assez surpris, ne connaissant pas ce genre de costume. J’appris bientôt que la plupart des Birmans, hommes ou femmes, portent le longyi, qui ressemble à une jupe. J’adoptai vite ce vêtement, car le longyi est beaucoup plus frais et agréable à porter lorsqu’il fait très chaud.
Il fallait une heure de voiture, environ, pour se rendre au centre de méditation. Là, le Vénérable Mahāsi Sayādaw m’attendait. On dut me dire d’ôter mes chaussures avant d’entrer dans la maison du maître. Je n’étais pas particulièrement à l’aise de marcher en chaussettes, mais la fraîcheur du linoléum, d’une propreté méticuleuse, était agréable aux pieds.
Une atmosphère de sérénité baignait la grande pièce. Les fenêtres qui la ceinturaient lui donnaient beaucoup de luminosité. Assis dans un vaste fauteuil club de style anglais, le sayādaw lisait un livre. Il ne me parut pas étranger, car le Vénérable Nyanaponika m’avait envoyé sa photographie et m’avait longuement parlé de lui. Lorsque je m’approchai de lui, je sentis la joie et l’espérance m’envahir.
Ce n’est que lorsque nous fûmes pratiquement en face de lui que Mahāsi Sayādaw posa son livre et qu’il me regarda. Il me sourit avec bienveillance. Son regard était ferme et pénétrant. J’avais connu en Californie des maîtres de yoga dont les yeux étaient immenses ; ce n’était pas le cas du sayādaw.
Impulsivement, je voulus serrer la main du sayādaw, à la manière des Occidentaux. Mais ce n’est pas ainsi qu’on aborde un bhikkhu (« moine », en pāli). J’appris par la suite qu’un moine bouddhiste ne serre jamais la main d’une autre personne. Présenter ses respects à un maître de méditation bouddhique est une chose bien plus complexe qu’une simple poignée de main. On doit s’agenouiller sur le sol en portant à son front les mains jointes comme pour la prière. Puis on incline le buste jusqu’à ce que les mains touchent le sol, les paumes tournées vers le bas, le front posé sur le dos des mains. On se redresse ensuite, toujours à genoux, les mains au front comme au début. Lorsque l’on rencontre ou que l’on quitte un maître, on doit procéder ainsi trois fois. Tourner le dos à un maître est une impolitesse, aussi, lorsqu’il s’en va, l’étudiant doit-il aller à reculons ; il ne se retourne pas avant d’avoir atteint la porte.
Cela peut nous paraître exagéré à nous, Occidentaux. Pourtant, une fois que l’on connaît la valeur inestimable de la méthode bouddhique de développement de l’esprit et le nombre restreint de personnes capables de l’enseigner, cette forme de respect paraît tout naturelle.
Tandis que je lui présentais mes respects pour la première fois, je remarquai que le sayādaw étudiait mes mouvements en me scrutant des yeux. Plus tard, je compris que l’état d’esprit, distrait ou concentré, d’une personne est révélé au maître par la façon dont celle-ci bouge son corps. Une fois mes hommages rendus, nous nous assîmes sur le plancher, les jambes repliées du côté droit. S’asseoir les jambes croisées devant un maître est impoli.
L’interprète traduisait ce que le maître disait en birman : « Le sayādaw est très heureux de vous rencontrer et vous souhaite la bienvenue au centre de méditation. Il désire que vous commenciez votre entraînement dès le début de la semaine prochaine. En règle générale, le centre assure le logement aux étudiants étrangers, mais le maître désire que vous logiez chez Yogi U Tin. »
Je refusai catégoriquement. Pour moi, le mot « yogi » voulait dire professeur de yoga. J’étais en Birmanie pour apprendre la méditation, pas le yoga ! Ni le maître ni l’interprète ne comprirent la cause de mon refus. Je refusai une seconde fois. L’interprète me dit alors avec dédain : « Vous devez obéir à l’ordre du maître. » J’obtempérai à contrecœur et, très déçu, je saluai et quittai la pièce.
L’endroit où je me rendis s’appelait Garden Hermitage. Il était situé à vingt minutes en auto du centre de méditation, dans la banlieue de Rangoon, loin du bruit et de la rumeur de la route principale. La propriété était vaste et belle. On y voyait de nombreuses pelouses vertes, des fleurs de toutes sortes, un bosquet de bambous, un étang couvert de lotus, des manguiers, des tamariniers et même des frangipaniers, dépourvus de feuilles en janvier, mais couverts de fleurs odorantes, d’un blanc immaculé. Un vrai paradis, pensai-je. Une seule chose troublait le calme : des centaines de gros corbeaux noirs, perchés sur les arbres ou sautillant sur les pelouses, emplissaient l’air de cris incessants et rauques.
Le chauffeur s’arrêta devant une grande maison recouverte de tôle ondulée. J’ôtai mes chaussures avant d’entrer. On entendait le toit de tôle craquer sous le chaud soleil de l’après-midi, car le salon n’avait pas de plafond. Nous fûmes accueillis par un homme à lunettes, de haute taille, qui parlait l’anglais. Cet homme tranquille et amical était le maître de maison, Yogi U Tin. À ma grande surprise, il n’était pas du tout yogi. Il était simplement le généreux laïc que le Vénérable Mahāsi Sayādaw, dans sa grande sagesse, avait choisi pour m’assurer logement et nourriture pendant ma période d’entraînement. La gentillesse et la générosité de Yogi U Tin s’avéra bien au-dessus de tout ce que j’avais connu en Occident.
On me mena dans une magnifique maison de style européen, proche de celle de Yogi U Tin. Elle comportait un salon spacieux, une salle à manger, trois chambres et deux salles de bain avec tub, douche et lavabo. Toutes les pièces étaient munies de grands ventilateurs électriques fixés au plafond qui maintenaient la maison fraîche. Je choisis une chambre, pris une douche et m’étendis sur le lit protégé par une moustiquaire afin de me détendre avant le repas.
Lorsque j’entrai dans la salle à manger pour déjeuner, je n’en crus pas mes yeux. La table était littéralement couverte de nourriture. Il devait bien y avoir au moins trente petits plats de poisson, volaille, riz, plusieurs sortes de légumes verts, des salades, des fruits et des desserts birmans à base de riz et de miel. Je goûtai de plusieurs plats, certains européens, d’autres typiquement birmans, agrémentés d’épices, de condiments et de piments. Je mangeai peu, car je n’avais pas vraiment faim.
Dans la soirée, j’allai faire un tour dehors. La nuit était belle. L’air était frais, clair et parfumé. Le ciel était clouté de millions d’étoiles brillantes. Tout était calme, car les corbeaux avaient regagné leurs nids pour la nuit. Le jour suivant, je remarquai qu’ils s’envolaient vers la mer, le soir, au coucher du soleil, pour ne revenir qu’à l’aube recommencer leur concert rocailleux.
Je rencontrai une femme d’âge moyen qui venait d’Australie ; comme moi, elle se promenait le long du lac. Elle aussi était venue en Birmanie pour pratiquer la méditation au centre, et elle logeait chez Yogi U Tin. Après la première semaine de pratique, elle avait été atteinte d’une dysenterie si maligne qu’on avait dû l’hospita-liser pendant trois semaines. Elle me mit en garde : « Vous aussi, vous l’attraperez. Tous les Occidentaux l’attrapent. J’ignore vraiment à quoi cela est dû. La nourriture, le climat, peut-être… » Elle parut surprise que je loge chez Yogi U Tin plutôt qu’au centre. « Vous serez obligé de faire la navette tous les jours pour vos entretiens quotidiens avec le sayādaw, me dit-elle. ça ne marchera pas. Je l’ai fait. Je vous dis que ça ne marchera pas. » Puis elle ajouta, de manière assez incongrue : « Je vous souhaite bonne chance. Je pars demain pour l’Australie. »
Je regagnai lentement la maison, légèrement déprimé et assailli de doutes. Je mis les ventilateurs en marche, je pris une douche pour me rafraîchir et je m’assis sur mon lit. J’arrimai soigneusement la moustiquaire sous le matelas et je tentai de méditer. Des pensées de dysenterie couraient dans ma tête et je commençai à craindre pour ma santé. Il me revint en mémoire que le Vénérable Nyanaponika avait mentionné que la nourriture birmane épicée pourrait ne pas convenir à mon estomac d’Européen. Il m’avait conseillé de ne pas manger de fruits sans les avoir pelés et de ne boire sous aucun prétexte l’eau du robinet. Je me jurai d’être extrêmement prudent en matière de nourriture et de boisson, ce qui me calma un peu l’esprit.
Des cris stridents se firent soudain entendre près du lit. J’étais mort de peur. Une bête sauvage était sûrement entrée dans ma chambre, pensai-je. Et j’étais là, tout seul, dans cette immense maison, en pleine nuit. J’ouvris les yeux, mais n’osai faire un geste. L’éclat de la pleine lune éclairait la pièce. Je ne vis pourtant rien en regardant à travers la moustiquaire transparente. Je m’aperçus alors que les cris provenaient d’un des quatre poteaux qui maintenaient la moustiquaire au-dessus du lit. Je lui décochai un violent coup de pied. Je fus tout surpris de voir tomber sur le plancher un lézard qui s’enfuit rapidement. Tout était calme. Comment des cris aussi puissants avaient-ils pu sortir d’un lézard aussi petit ?
Tard dans la nuit, j’entendis des bruits identiques qui provenaient des autres pièces de la maison. Je sortis courageusement du lit, armé d’une chaussure, et j’allai voir. Dans le salon, de petits lézards couraient le long des murs et au plafond, emplissant la maison de leur cri infernal. J’envoyai mon soulier au plafond et contre les murs pour les chasser. Pendant trois nuits, je fis la chasse aux lézards, puis je capitulai. Après tout, la maison était la leur autant que la mienne. Petit à petit, je m’habituai à la présence de ces hôtes nocturnes que les Birmans nomment « lézards domestiques » et qu’ils estiment utiles pour débarrasser leurs maisons des insectes qui s’y aventurent la nuit.
Ma première nuit fut mauvaise, c’est le moins qu’on puisse dire. L’excitation du voyage combinée au changement brutal de climat, les lézards domestiques… c’était plus que suffisant. Il fallait, en outre, que je m’habitue au lit. Le fond du lit servait à ranger les vêtements et s’ouvrait sous un matelas mince, garni de paille. Le lit était plutôt dur pour quelqu’un habitué, comme moi, à un bon matelas à ressorts.
Une jeune Birmane, l’une des nombreuses servantes que Yogi U Tin employait, me servit le petit déjeuner à heures. Il se composait d’un grand bol de bouillie d’avoine, de thé, de pain grillé, de confiture d’orange, de mangues pelées, de bananes de couleur rouge et de délicieuses bananes vertes mais bien mûres. J’achevai à peine de déjeuner lorsque je reçus la visite d’un jeune Européen.
Mon visiteur était belge. Il avait parcouru l’Inde en tous sens pour étudier le yoga avant de venir en Birmanie. Il pratiquait la méditation au centre depuis trois semaines. « C’est une perte de temps », me dit-il. Il avait décidé de retourner en Inde. Là-bas, il connaissait de grands maîtres. Il tenta de me persuader de venir avec lui, mais je déclinai poliment son offre. C’était le deuxième coup que l’on portait à mon enthousiasme. Après qu’il m’eut quitté, je commençai à douter sérieusement de l’entraînement et de ses résultats. J’avais peut-être commis une erreur colossale en venant de Birmanie.
Je n’osai pas confier mes sentiments à Yogi U Tin, qui entra juste après que le Belge m’eut quitté. Il venait me dire de me préparer à aller voir le sayādaw. Nous nous rendîmes au centre dans la nouvelle chevrolet de Yogi U Tin. Ce dernier possédait plusieurs voitures et réservait celle-ci aux occasions particulières. En chemin, Yogi U Tin sortit un petit chapelet bouddhiste de sa poche et se mit à l’égrener lentement tout en murmurant un mantra. Le spectacle à l’extérieur de la voiture m’intéressa davantage.
La route qui menait au centre passait devant plusieurs résidences et de nombreux chalets de bambous autour desquels de jeunes enfants couraient, nus, dans la chaleur du soleil. À un moment donné, je vis des femmes qui marchaient au bord de la route portant sur leur tête huit à dix briques, qu’elles donnèrent aux hommes qui réparaient la route. Lorsque l’on empilait les briques sur leur tête ou qu’on les déchargeait, elles se baissaient et s’accroupissaient dans une position couramment utilisée par les femmes et les hommes birmans lorsqu’ils attendent l’autobus. Les genoux sont fléchis de manière que les fesses reposent sur les talons. Nul besoin de chaises ou de bancs. Aussi bizarre que cette posture puisse paraître à un Occidental, elle est très confortable, et elle permet de se détendre. Elle est salutaire pour le bas du dos hypertendu.
La route longea un lac où de jeunes Birmanes prenaient leur bain matinal. Elles relevaient leur longyi au-dessus de leur poitrine avant d’entrer dans l’eau. Après s’être baignées, elles glissaient simplement un longyi sec sur le longyi mouillé qu’elles retiraient par en dessous. Je vis aussi des femmes qui vendaient du poisson, de la volaille, des légumes et des fruits, leur marchandise étalée sur le sol le long de la route principale.
Juste avant que l’auto ne franchisse l’entrée principale du centre de méditation, nous dépassâmes des moines bouddhistes qui allaient nu-pied en file indienne. Chacun portait un grand bol laqué de noir contenant leur unique gros repas de la journée. Ils revenaient de récolter leurs aumônes du matin. Le moine bouddhiste ne prend que deux repas par jour. Le petit déjeuner, qui se compose généralement de gruau de riz, de thé, de noix et de fruits, se prend généralement au monastère, à 5 heures. Puis les moines, nu-pied, vont de maison en maison, acceptant la nourriture qu’on leur donne, lorsqu’on leur en donne. Ils ne demandent jamais rien et ne disent jamais merci, car on estime que celui qui donne reçoit, c’est-à-dire qu’il gagne du mérite — sa bonne action devant éventuellement lui être profitable. La nourriture ainsi gagnée constitue le repas principal que le moine doit consommer avant midi. Il accepte n’importe quelle nourriture — poisson, volaille et viande y compris. Les moines birmans ne sont donc pas végétariens. (« Ce n’est pas manger de la viande, du poisson ou de la volaille qui rend impur, c’est se complaire dans l’illusion du moi, avec ses facteurs nuisibles tels que la haine, la colère, l’envie, l’intempérance, l’hypocrisie, la déloyauté, l'égoïsme, la vanité, l’ostentation, l’orgueil, la jalousie, l’avarice », dit l’Amaghanda Sutta.)
En entrant dans le centre, je souhaitai pouvoir faire part de mes doutes à quelqu’un. Le Vénérable Nyanaponika m’avait suggéré d’écrire à Myanaung U Tin, qui s’occupait bénévolement des Occidentaux qui s’entraînaient au centre. Myanaung U Tin avait fait ses études à Rangoon et à l’Université de Londres. À une certaine époque, il avait été ministre de la santé en Birmanie et chef de la délégation birmane aux Nations Unies. Il parlait bien l’anglais, et les coutumes occidentales lui étaient familières. Depuis qu’il s’était retiré de la vie publique, il s’était consacré à l’étude et à la pratique des enseignements du Bouddha. Juste avant que j’arrive en Birmanie, il avait terminé avec succès le cours intensif de méditation satipatthāna-vipassanā sous la direction du Vénérable Mahāsi Sayādaw. Myanaung U Tin était la personne que j’étais le plus désireux de rencontrer.
J’entrai dans la chambre du sayādaw et je vis un homme d’âge moyen, assis sur le plancher, qui parlait en birman avec le maître. Je rendis mes respects au sayādaw et m’assis à côté du visiteur. Nous nous regardâmes en souriant. C’était un bel homme, dont la figure n’était pas arrondie et pleine comme l’est généralement celle du Birman typique, mais fine et harmonieuse. Ses traits étaient doux, détendus, amicaux et dépourvus de rides. Je ressentis une sympathie immédiate pour cet homme. J’eus l’impression de l’avoir toujours connu, bien que nous ne nous fussions jamais rencontrés.
Les deux hommes poursuivirent leur conversation sans me prêter attention. Ils prononcèrent plusieurs fois le nom de Nyanaponika Thera, et j’en déduisis qu’ils parlaient de moi. Finalement, l’homme se tourna vers moi et dit : « Je m’appelle Myanaung U Tin, ou U Tin, c’est plus court. J’ai reçu votre lettre et je suis venu pour vous rencontrer. Le Vénérable Nyanaponika, que je connais très bien, m’a écrit pour me parler de vous, et je suis prêt à vous aider dans toute la mesure du possible pour que votre entraînement soit couronné de succès. Le maître désire que vous veniez vous entretenir quotidiennement avec lui tous les matins à heures, sauf les jours de pleine lune, qui sont ici des jours fériés, comme vos dimanches en Occident. Comme le sayādaw ne parle pas couramment l’anglais, je serai ici chaque matin pour vous servir d’interprète. »
Je fus enchanté. Je n’appréciai pas toute ma chance, à l’époque, mais au cours de l’entraînement je me rendis compte à quel point il aurait été difficile, sinon impossible, pour quiconque, de traduire les expériences de méditation sans les avoir soi-même vécues avant.
Myanaung U Tin s’exprimait avec une telle conviction et une telle confiance que mes doutes et mes appréhensions s’envolèrent aussitôt. J’eus l’impression que l’on m’ôtait un gros poids de la poitrine. Je ne pensai même pas qu’il fût nécessaire de mentionner les conversations déprimantes que j’avais eues avec la jeune femme australienne et le jeune homme belge. À la place, je leur racontai mon aventure avec les lézards domestiques, la nuit d’avant. Le sayādaw sourit et U Tin rit de bon cœur.
Ils me demandèrent si la maison de Yogi U Tin me convenait et si j’étais satisfait de la nourriture. Je compris alors pourquoi le sayādaw avait tellement insisté pour que je loge chez Yogi U Tin plutôt qu’au centre. Le genre de nourriture que me donna Yogi U Tin et bien d’autres services qu’il me rendit me permirent de suivre l’entraînement malgré toutes les difficultés qu’il comportait.
Lorsque je me présentai à 8 heures, le lendemain matin, U Tin était déjà arrivé et parlait avec le sayādaw. Ils cessèrent leur conversation. U Tin me demanda alors combien de temps j’étais capable de rester assis. Une heure, lui répondis-je. Il me dit de pratiquer les exercices de marche et la position assise et de consacrer approximativement le même temps à chacun. Je devrais pratiquer ces exercices de base pendant toute la journée. Il me rappela la règle du silence, que je ne devais dormir que quatre heures par nuit et que je ne devais ni lire ni écrire. U Tin m’expliqua ensuite pourquoi il était important d’observer les huit règles de conduite.
Les progrès pratiques de la concentration juste (sammā-samādhi) dépendent de la moralité (sīla). Sans moralité, il n’y a pas de concentration juste. La concentration juste est indispensable à l’obtention de la sagesse (paññā, que l’on prononce « pannya »). Ces préceptes ne sont pas des commandements : ils servent de guide et de soutien. Chacun est libre d’enfreindre le code moral s’il le désire ou s’il ne peut s’empêcher d’agir ainsi. Mais le bouddhiste sait qu’il enfreint les règles à ses risques et périls. Une fois que l’on a compris le fonctionnement de la loi de causalité (kamma), on constate que l’on souffre inévitablement des conséquences de ses actes.
Les huit préceptes sont les suivants : 1. ne tuer aucun être vivant, 2. ne pas s’approprier ce qui ne nous appartient pas, 3. ne pas commettre de déviation sexuelle — pour les moines et les laïcs qui suivent le cours de méditation, s’abstenir de toute activité sexuelle, 4. s’abstenir de mentir ou de parler faussement, insultes, calomnies et critiques acerbes y compris, 5. s’abstenir de drogues et de boissons enivrantes qui abaissent la faculté de l’attention, 6. s’abstenir de toute nourriture, de quelque sorte que ce soit, après midi, 7. s’abstenir de danser, chanter, faire de la musique, d’assister à des spectacles, de faire usage de fleurs, de parfums, d’onguents et de se parer pour s’embellir, 8. éviter l’emploi de lits ou de sièges de luxe.
U Tin m’expliqua que ces préceptes ne constituent pas de dogme rigide, mais qu’ils reposent plutôt sur des motifs clairs et précis. Derrière eux se cache un but : celui de surmonter le désir insatiable que notre ego engendre. Ce désir obsédant est l’un des plus grands maux qui nous affligent. « Mauvais » veut dire ce qui nous rend esclave de notre moi trompeur, ce qui nous condamne au cycle des renaissances et de mort (samsāra). Il faut bien comprendre que la convoitise, l’envie, la jalousie, la colère, le mécontentement, les désirs lascifs, etc., sont des pollutions de l’esprit, de véritables chaînes qui maintiennent l’esprit prisonnier dans un état inférieur où règne la confusion. Elles sont créées par l’illusion du moi. C’est dire que tant que l’illusion du moi n’est pas résolue, l’esprit continue de penser le mal, dire le mal, et le corps fait le mal.
L’objectif principal de l’entraînement à la méditation que j’entreprenais était de détruire cette illusion. Parmi les règles, une seule me causait quelque souci : ne pas manger après midi. Depuis ma maladie nerveuse, je n’avais jamais retrouvé mon poids normal, et je craignais, en supprimant le repas du soir, de perdre encore plus de poids. Le sayādaw comprit mes craintes et m’autorisa à maintenir le repas du soir. Le maître me demanda ensuite si je connaissais les trois joyaux sacrés. Je lui répondis que non. Il me recommanda d’apprendre ce triple refuge et de le réciter souvent, car sa bénédiction me préserverait du danger :
On récite ces trois joyaux sacrés trois fois. La seconde fois, on commence chaque phrase par dutiyam pi, « pour la seconde fois », et la troisième fois par tatiyam pi, « pour la troisième fois ».
Le sens du triple refuge s’explique de la manière suivante :
— le Bouddha (l’éveillé ou l’Illuminé) est mon refuge, mon principe directeur, ma protection contre le mal et ma providence ; c’est à lui que je viens, il est mon recours,
— en tant que l’un des trois joyaux sacrés, le dhamma signifie le noble sentier octuple qui mène au nibbāna, la paix supramondaine,
— le sangha est formée par la communauté de ceux qui ont la vue juste qui voit la véritable réalité des choses et la vertu parfaite qui prévient le remords.
À la fin de l’entretien, et en commençant mon travail, je récitai les préceptes et le triple refuge en répétant en pāli après le sayādaw.
« Vous pouvez aller maintenant, me dit U Tin en souriant. Et commencez votre noble travail. » Je rendis mes respects et je sortis.
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