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Satipatthāna

Un livre sur la méditation bouddhique aida considérablement notre groupe dans son travail. Le Cœur de la méditation bouddhiste, par le Vénérable Nyanaponika Thera, m'avait été offert par mon ami, le Vénérable Lowe, fondateur et président de la Universal Buddhist Fellowship of America. Le Vénérable Lowe avait participé au Concile de la fraternité mondiale du bouddhisme, à Rangoon, en Birmanie. Là, il avait rencontré l’auteur, qui lui avait donné plusieurs exemplaires de son livre qui venait de sortir.

Le livre de Nyanaponika Thera vint en son temps : des années d’étude et de pratique nous avaient préparés à le recevoir. Nous le lisions et relisions sans cesse. Il nous donna une compréhension claire et correcte de la méditation bouddhique. Nyanaponika Thera y avait inclus la traduction du texte pāli qui constitue la base de l’entraînement, le Satipatthāna Sutta. Satipatthāna signifie « le développement de l’attention » : l’attention aux sensations du corps, aux réactions, à l’état d’esprit et aux pensées. C’est un entraînement complet à la contemplation de tout ce qui est susceptible de surgir dans l’esprit ou dans le corps. Selon les paroles du Bouddha, satipatthāna a pour but de purifier l'esprit, « vaincre le chagrin, la misère, la douleur et la désolation, d’atteindre la voie juste qui mène vers la délivrance de la souffrance ». N’est-ce pas là ce que nous cherchons tous ?

Nyanaponika Thera a également inclus des directives en matière de méditation conformes à l’enseignement du Vénérable Mahāsi Sayādaw, au centre de méditation Thāthana Yeikthā de Rangoon, en Birmanie. La concentration, ou contemplation, sur la respiration que nous avions pratiquée ne constituait qu’un aspect de la méditation bouddhique. Elle nous aida à développer et à cultiver la sérénité (samatha-bhāvanā). L’étape suivante était le développement de la vision intérieure (vipassanā). Le but ultime de la délivrance, nibbāna — en sanscrit, nirvāna — ne peut être atteint qu’au moyen de la vision intérieure.

Notre groupe constata que la méthode d’observation de la respiration préconisée par Mahāsi Sayādaw était plus facile et plus efficace que la pratique de la concentration sur la respiration à la pointe du nez. Le maître (sayādaw, en birman) recommande de fixer l’attention sur l’abdomen. L’étudiant sent l’abdomen qui « monte » (gonfle) et qui « descend » (dégonfle). Si, au début, il ne réussit pas à percevoir clairement ce mouvement, il peut placer une main, ou les deux mains, sur son ventre, pour mieux sentir le mouvement qui résulte d’une inspiration et le mouvement qui résulte d’une expiration. L'étudiant doit noter mentalement chaque mouvement : « monter... descendre... », par exemple.

Le but de cet exercice est d'être attentif à la sensation légère de contact causée par les mouvements de l'abdomen. Il ne doit pas y avoir d'observation visuelle. Au lieu de penser aux mouvements, on doit être conscient du processus physique, de la régularité de son mouvement « ascendant » et « descendant », et de rien d'autre. On ne doit pas modifier volontairement le rythme de la respiration naturelle, car il ne s’agit pas là d’un exercice respiratoire. On doit également éviter de respirer plus profondément ou de manière plus accélérée pour tenter de sentir plus distinctement ce mouvement.

Le travail des débutants sera peut-être plus facile s’ils prennent la position couchée pour rendre leurs mouvements respiratoires plus perceptibles. De temps à autre, si cela peut aider, on peut passer de la position couchée à la position assise. Les débutants trouveront peut-être également plus facile d’être assis sur une chaise à dossier droit plutôt que sur le sol, à la manière du yoga. Quelle que soit la position que l’on adopte, ce qui est important, c’est de garder la partie supérieure du corps parfaitement droite, mais sans raideur.

Chacun de nous, dans le groupe, avait appris à s’asseoir sur le plancher. Les uns adoptaient la posture du lotus, les autres la posture aisée, où les jambes ne sont pas croisées, mais posées fléchies sur le sol : on place le talon du pied gauche à la jointure des cuisses, les orteils entre le genou de la jambe droite qui encadre extérieurement la jambe gauche. La posture aisée est confortable, et on peut la maintenir plus longtemps qu’une posture où les jambes sont croisées, car il n’y a pas de pression sur les genoux. Avec de la pratique, on réussit à placer fermement les deux genoux sur le sol sans aucun effort. On doit s’assurer que les jambes, les mains, les bras, les épaules, le cou, le dos, le visage et les yeux sont au repos et parfaitement détendus.

Les postures assises du yoga ne sont pas absolument indispensables pour pratiquer la méditation ; elles exercent néanmoins un effet apaisant sur l’esprit et sur le corps. On commence à prendre conscience que l’on a maîtrisé les postures lorsque les jambes et le bassin sont libres de tension. Les personnes dont la cinquième lombaire et l’articulation du sacrum sont bloquées, celles dont la cambrure de la partie inférieure de la colonne est trop accentuée, celles dont les articulations de la hanche, des genoux et des chevilles sont raides se heurteront à des difficultés. Une pratique constante permettra de corriger toutes ces imperfections, et le profit qui en résultera justifiera pleinement que l’on fasse des efforts.

En prenant conscience de notre abdomen, nous constatâmes que notre façon courante de respirer n’était pas normale. Nous ne sentions pas les mouvements ; l’abdomen était bloqué, ce qui voulait dire que la majeure partie de nos poumons ne recevait jamais d’air frais, privant ainsi le sang de l’oxygène qui lui faisait défaut. Nous fîmes tous la découverte qu’être conscient des mouvements abdominaux était important pour notre santé et notre bien-être physique et mental. Un organisme vivant respire toujours, l’abdomen « monte » et « descend » sans cesse ; nous devrions donc fixer notre attention sur lui au cours de la journée, lorsque nous en avons le loisir. Même une courte pause consacrée, de temps à autre, à diriger l’esprit sur l’abdomen, permettait de connaître un état indicible de bien-être et de quiétude mentale. En pratiquant régulièrement, la respiration retrouvait son rythme naturel. Elle devenait plus calme, plus égale, plus profonde, et elle menait à un apaisement et à un approfondissement du rythme de vie tout entier. L’agitation mentale et la tension nerveuse disparurent.

Le but, néanmoins, se situe bien au-delà de l’obtention de l’état de santé. Grâce à la description du livre de Nyanaponika sur la méditation bouddhique que l’on enseigne en Birmanie, un élément nouveau vint enrichir notre pratique. Le nouvel exercice consistait à marcher en étant attentif. Nous étions déjà familiarisé avec le type de marche utilisé par certains groupes bouddhistes zen. Mais marcher en étant attentif, conformément à l’enseignement du Vénérable Mahāsi Sayādaw, était un exercice différent. Il avait autant d’importance que la fixation de l’attention sur la respiration. C’était une continuation de cette attention. Au moment de se mettre à marcher, on doit soutenir l’attention de l’esprit lorsqu’on passe de la position assise à la position debout. En abandonnant le mouvement de l’abdomen, nous maintenons la continuité en choisissant le mouvement des pieds comme objet de notre attention. C’est ainsi que nous avons découvert l’un des facteurs les plus vitaux de la méditation : l’attention ininterrompue.

Plusieurs étudiants du groupe, moi y compris, s’aperçurent avec surprise qu’ils tournaient les pieds vers l’intérieur ou l’extérieur en marchant, au lieu de poser les pieds droits. D’autres découvrirent qu’ils courbaient légèrement le buste vers l’avant ou vers l’arrière, occasionnant ainsi un déplacement du centre de gravité et une tension dans les muscles du dos, du cou, des épaules, des bras et des mains. Nous constatâmes que nos pieds n’étaient pas vraiment détendus lorsque nous les levions pour faire un nouveau pas. Ils restaient tendus comme si le poids du corps était toujours sur eux.

La marche et la station debout conscientes jouèrent pour nous le rôle de miroir ; ce qui eut pour conséquence de nous apprendre à marcher et à nous tenir debout sans effort : sans raideur et sans tension du corps. Le fait d’être conscient de la station debout, par exemple, nous apprit à répartir équitablement le poids du corps sur les pieds. Le profit que nous tirions à nous tenir correctement debout se répercuta sur l’ensemble du corps. Les pieds, les jambes et le dos retrouvaient leur forme, leur flexibilité et leur souplesse naturelle. Non seulement nous économisions ainsi de l’énergie, mais encore nous gagnions en grâce et en équilibre ; nous ressentions une sensation interne de bien-être et de joie. Tous ces bienfaits ne sont pourtant qu’un à-côté utile et pratique de l’entraînement. L’objectif principal de celui-ci est de développer la conscience.

Voici une description succincte de la technique de la marche. La fixation de l’attention commence avec la station debout. L’étudiant doit être conscient de la position de son corps et la noter mentalement : « Debout… debout… ». Vient ensuite l’intention de se déplacer vers l’avant : « Intention de marcher… intention de marcher… ». À chaque pas, on note mentalement : « Marcher… marcher… » ou « Pied gauche… pied droit… ». Il faut être pleinement conscient de chaque mouvement, du commencement à la fin de chaque pas. En fin de parcours, on note mentalement : « Debout… debout… » Au moment de tourner : « Tourner… tourner… » Puis, comme plus haut, on note l’intention de se déplacer vers l’avant et le déplacement. Plus tard, on peut décomposer chaque pas. On observe mentalement deux phases du mouvement : « Lever… poser… lever… poser ». Avec de la pratique, on peut observer trois phases : « Lever… étendre… poser… »

La marche consciente doit se pratiquer vraiment très lentement, afin de permettre à l’esprit de suivre clairement les mouvements du corps et du mental. L’étudiant doit apprendre à bien distinguer ce qu’est l’esprit et ce qu’est la matière. L’action d’avoir l’intention de marcher, par exemple, est un mouvement de l’esprit, un processus mental. Se tenir debout, tourner et marcher sont des processus physiques, des mouvements du corps. Le premier degré de la vision intérieure n’est atteint que lorsque les deux processus, celui de l’esprit et celui du corps, sont clairement distingués.

La première fois que je lus toutes ces instructions, je les trouvai rebutantes et ennuyeuses. La pratique s’avéra bien différente ! L’ennui, la lassitude, le manque d’intérêt, la fatigue, etc. (toutes choses qui brûlent notre énergie inutilement), sont balayés par les exercices de contemplation. Ils laissent la place à une joie de vivre et à un bien-être inconnu jusqu’alors.

« Celui, ô amis, qui a pratiqué et développé assidûment la conscience du corps, celui-là trouvera dans cette pratique tous les éléments salutaires qui mènent à la sagesse ; si le corps n’est pas maîtrisé (par la méditation), l’esprit ne sera pas maîtrisé ; si le corps est maîtrisé, l’esprit sera maîtrisé. » Chacun de nous dans le groupe parvint à comprendre la vérité de ces paroles du Bouddha.

Pendant plusieurs années, je pratiquai la position assise et la marche consciente huit heures par jour : trois heures tôt le matin, deux heures en fin de matinée et trois heures le soir. Je développai ma faculté de concentration à un degré tel que je fus capable de rester assis ou de marcher une heure entière sans que ma conscience se relâchât un seul instant, sans qu’aucune perturbation mentale n’intervînt. Dans cet état, l’esprit s’ouvre sans réserve. Il ne rejette rien. Il ne s’attache à rien. Chaque chose qui se présente devant la conscience est perçue telle qu’elle est dans sa manifestation totale.

Il ne s’agit plus du « moi » par lequel l’ego s’exprime avec ses catégories de jugement, mais d’un niveau supérieur de l’esprit qui se situe au-delà de la division ordinaire subjectif/objectif, observateur/observé. La conscience se comporte avec impartialité et équanimité. Les choses plaisantes et déplaisantes, désirables et indésirables sont perçues sans qu’elles entraînent de réaction.

Les bouddhistes nomment ce type de perception ressentie dans le présent immédiat l’attention « juste » ou l’attention « pure ». L’attention pure est la conscience claire et unique de ce qui est perçu vraiment, à des moments suivis de perception. Elle est appelée « pure » ou « juste » parce qu’elle ne s’attache qu’aux faits purs d’une perception se manifestant soit par l’intermédiaire des cinq sens physiques, soit par l’intermédiaire du mental — qui, dans la pensée bouddhique, constitue le sixième sens. Elle est appelée « pure » parce qu’elle n’est pas polluée par l’ego.

L’attention éveillée n’est pas une affaire de volonté. On l’obtient en développant son esprit. Elle se manifeste au cours d’une pratique assidue. L’attention pure signifie vivre totalement dans le présent immédiat, l’ici et maintenant, où la notion de temps et d’ego s’estompe. Un sentiment de sécurité et de confiance pénètre la conscience. L’on ressent une sorte de joie résultant de la libération du mental de l’esclavage de l’ego. On ne peut le comprendre qu’au travers de l’expérience.

Obscurément, je sentis que j’avais fait un pas décisif dans le développement de l’esprit. Je commençai à faire des projets pour me rendre à Ceylan auprès du Vénérable Nyanaponika, afin d’en apprendre davantage sur la méditation bouddhique. J’écrivis à celui-ci pour l’informer de mes progrès ainsi que de mon intention d’aller à Ceylan. Il me répondit rapidement, me conseillant de me rendre directement à Rangoon pour y suivre le cours du Vénérable Mahāsi Sayādaw.

Nyanaponika devait visiter prochainement le centre de méditation Thāthana Yeikthā, et me proposait d’effectuer les formalités nécessaires à mon admission. Je lui répondis par l’affirmative. Deux semaines plus tard, environ, je reçus une lettre de l’Union of Burma Buddha Sāsana Council m’invitant à me rendre en Birmanie pour suivre l’entraînement à la méditation satipatthāna-vipassanā. L’ambassade de Birmanie avait reçu les instructions nécessaires pour me délivrer un visa.

Je reçus également les renseignements destinés à ceux qui se proposent de suivre un cours de méditation satipatthāna-vipassanā. Le cours au centre de méditation durait de six à dix semaines, selon les progrès de l’élève. La nourriture n’était pas strictement végétarienne, mais on pouvait obtenir des repas végétariens si on le désirait.

Pendant leur séjour au centre, les élèves devaient observer les règles suivantes :

— respecter les huit préceptes,

— suivre scrupuleusement les directives de l’instructeur,

— consacrer vingt heures par jour à la pratique de la méditation et quatre heures au sommeil,

— éviter de lire, d’écrire, de parler sans motif important et, de manière implicite, s’abstenir de recevoir des visites,

— pratiquer six semaines au minimum.

C’était tout.

La pensée de dormir seulement quatre heures par nuit m’effrayait. Comment pouvait-on résister ? Un psychiatre qui participait de temps à autre aux exercices du groupe me conseilla d’être prudent. Une psychologue qui venait régulièrement estima qu’un tel programme d’entraînement pouvait créer un surmenage susceptible d’être dangereux. Comme Jung, ils pensaient que les Occidentaux pratiquant des philosophies transcendantales orientales pouvaient rencontrer de sérieuses difficultés, nuisibles pour leur santé physique et mentale. J’étais assez contrarié d’avoir pris ma décision sans réfléchir. J’aurais volontiers fait marche arrière, si cela avait été possible. Je me consolai en me jurant d’être extrêmement prudent et vigilant et de ne pas suivre aveuglément les directives que ma raison n’approuverait pas.

Je fis un rêve qui me rassura un peu. Après avoir pesé le pour et le contre de la méthode intensive de méditation en compagnie du psychiatre et de la psychologue, j’eus, la nuit, un rêve en couleurs brillantes d’une beauté et d’une pureté inhabituelles. Aussi loin que je me souvienne, je n’avais jamais rêvé en couleurs. Il y avait d’abord l’espace, vide, infini, jaune. Je ressentis un immense bonheur à contempler cette couleur. Puis un point noir comme du charbon se dessina au loin. Il grossissait en se rapprochant. Il prit une forme distincte : une salamandre grasse et laide, à la peau noire et luisante. Ses horribles yeux noirs me tenaient en leur pouvoir, tandis qu’elle s’approchait en se tordant, pour me mordre. Je plongeai un poignard d’argent dans le gras de son ventre. Un sang rouge vif en jaillit, se mêlant à l’infini jaune jusqu’à ce qu’il devienne orange clair. À mesure que le sang coulait, la bête diminuait, et elle finit par disparaître. L’espace infini, de couleur orange, retourna bientôt au jaune d’origine. Ce fut la fin du rêve.

Mon ami psychiatre me dit le lendemain que ce rêve était un bon présage. Je repris courage. Au fond de moi, en réalité, j’avais vraiment envie de partir quelque temps, confiant en ce que l’on me demanderait de faire. Superficiellement, pourtant, je partageais parfois l’appréhension de mes amis. Après tout, c’étaient des spécialistes de l’esprit humain qui me recommandaient la prudence. J’avais encore des doutes et des craintes.

Une semaine, environ, après l’invitation, un encouragement me parvint sous la forme d’une brochure écrite par le Vénérable Mahāsi Sayādaw lui-même, Discours sur la pratique de base du satipatthāna-vipassanā. C’est une description de la méthode et du profit que l’on peut tirer à la pratiquer. Le plus important, néanmoins, c’est ce que le maître expose concernant le véritable but de la méditation : démasquer l’ego, le moi. C’est la seule méthode que je connaisse qui se donne cet objectif. « Aussi longtemps que l’on ne s’est pas libéré de la fausse croyance, du faux concept que l’ego existe (sakkāyaditthi, en pāli), on ne peut espérer échapper au risque de renaître misérablement en enfer ou dans une forme animale, ou à l’état de fantôme, après la mort. C’est pour cette raison que le Bouddha a recommandé à quiconque vient à connaître cette méthode de s’appliquer dans toute la mesure du possible à éliminer de lui-même sakkāyaditthi. »

Le moment vint enfin d’annoncer mon départ au départ au groupe. Celui-ci s’attendait à ce que j’aille suivre un entraînement à la méditation plus intensif : en effet, avant de m’initier aux techniques de méditation pratiquées en Birmanie, j’avais eu l’intention de me rendre au Japon pour suivre un entraînement à la méditation zen.

Nous fîmes un grand dîner d’adieu au cours duquel quelqu’un d’autre fut choisi pour diriger le groupe pendant mon séjour en Asie. Je recommandai instamment au groupe de rester uni et de continuer à pratiquer régulièrement les exercices. Nous avions tous les larmes aux yeux au moment de nous dire au revoir.



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