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Ravissement infini

J'entrai dans la salle à manger un matin, et j'y trouvai un grand bol de sauce au poisson avec des tranches d'œufs durs, et une copieuse assiette de nouilles de riz frites. Je pensai que ce matin-là la servante birmane avait peut-être confondu les ordres et qu'elle m'avait servi le déjeuner à la place du petit déjeuner. « Non pas, me dit Yogi U Tin, qui entrait comme la servante sortait. Ceci est un petit déjeuner de fête typiquement birman, appelé monhinga. C'est en l'honneur de l'un des moines allemands qui part demain pour l'Allemagne après un séjour de cinq ans parmi nous. »

J'hésitai d'abord à manger une nourriture aussi riche, tôt le matin. Mais, lorsque je goûtai au plat, je le trouvai si délicieux que je le mangeai de bon appétit. J'étais toujours affamé à l'heure du petit déjeuner ; jusqu'à présent, j'avais suivi le conseil du sayādaw de prendre un verre de jus de fruit en guise de repas du soir. Yogi U Tin fut content de me voir manger d'un tel appétit. « Vous étiez beaucoup trop maigre pour votre taille lorsque vous êtes arrivés chez nous, dit Yogi U Tin en souriant. Maintenant, regardez : vous avez grossi récemment. »

Il ne venait pas souvent me voir ces derniers temps, car il ne voulait pas perturber mon entraînement intensif de méditation. Il profita de l'occasion pour me demander si je progressais. Puis il dit une chose surprenante : « Si seulement vous pouviez en arriver au stade de la souffrance », me dit-il, une expression grave sur le visage. Qu'entendait-il par là ? me demandai-je. Je fus tenté de répondre que j'étais animé d'un plus grand zèle encore, que je ressentais plus de délices, plus de satisfaction, plus de joie et plus de bonheur, mais je m'en abstins.

Il me complimenta alors sur l'expression radieuse qui émanait de ma figure, et il sortit en me souhaitant bonne chance.

Le fait d'avoir pris du poids en consommant moins de nourriture peut sembler illogique, mais c'est pourtant ce qui se passa pour moi. En ne mangeant plus rien après le repas de midi jusqu'au matin suivant, je retrouvai mon poids normal, celui qui était le mien avant que je tombe malade. Ma capacité de concentration s'améliora elle aussi, comme je pus m'en rendre compte à la suite de l'incident suivant.

Un des tuyaux de la salle de bains fuyait. Un jour, un plombier entra pour le réparer, juste au moment où je pratiquais l'exercice assis, après le déjeuner. Toute la maison résonnait de ses coups de marteau. Je tentai de me réfugier dans la salle à manger, mais le bruit y parvenait avec autant de force que dans ma chambre. Un instant, je me demandai si je ne ferais pas mieux d'aller pratiquer la marche dehors. Non, me dis-je, bruit ou pas bruit, l'exercice assis est l'exercice que je dois pratiquer. Je décidai de redoubler d'effort pour fixer mon attention sur le mouvement de mon abdomen et de l'y maintenir avec une telle intensité que le vacarme n'aurait aucune chance de disperser mon esprit.

Après avoir pratiqué avec ardeur pendant quelque temps, la conscience commença à ne plus faire qu'un avec le mouvement de l'abdomen. Le résultat fut une extraordinaire sensation de réalité et un sentiment indescriptible de contentement. J'émergeai de cet état de félicité au bout de deux heures environ. Ce fut alors seulement que je réalisai que le sens de l'ouïe avait été totalement suspendu pendant que j'étais assis. Ce qui voulait dire que la conscience n'avait pas été affectée par les bruits extérieurs. En revenant à un niveau de conscience ordinaire, le mouvement « monter… descendre… » avait été perçu comme s'il avait été fait de coton — c'est-à-dire qu'il n'y avait eu aucun sentiment de réalité le concernant. À mesure que cette sensation de réalité s'estompait, je ressentais un manque immense. Je compris alors qu'un esprit unifié était une joie en soi ; c'était peut-être ça la conscience paradisiaque que l'homme a perdue en laissant l'esprit se diviser en sujet/objet.

Je me levai pour pratiquer l'exercice de la marche, et je constatai avec surprise que le plombier avait fini son travail et qu'il était parti. La grille en fer de l'entrée principale était fermée, mais je ne l'avais pas entendue grincer. J'étais stupéfait. Quelques jours plus tard, je connus une expérience encore plus surprenante.

Un après-midi que je pratiquais l'exercice assis, je sentis une telle énergie en moi que la concentration devint aisée, presque automatique, ce qui permit à la conscience de « voir » son objet de contemplation « monter… descendre… » et de suivre le mouvement avec acuité et précision. Il n'y eut aucune distraction venant soit du dedans soit du dehors, ni aucun vacillement. En poursuivant ma contemplation, je sentis l'énergie s'accroître considérablement et perfectionner la concentration jusqu'à ce que celle-ci atteigne son point culminant.

Je pris soudain conscience que mon buste s'était incliné presque à toucher mes cuisses. Je fus surpris que l'action de s'incliner se soit produite sans que j'en aie été conscient. Je me redressai aussitôt. Peu après, je me retrouvai à nouveau dans la même position bizarre sans m'en être rendu compte. Cela se répéta trois fois de suite, de façon relativement rapprochée. Je pense que l'action de se pencher vers l'avant doit avoir été due à la perte de tonus des muscles extenseurs du dos, processus que l'on ne perçoit ordinairement pas.

La colonne vertébrale parut ensuite rester droite. Il n'y eut plus d'inclinaison vers l'avant, et je pus reprendre la contemplation de l'abdomen sans qu'il y eût de perturbation. Alors les muscles extenseurs du dos commencèrent spontanément à se raidir. En l'espace d'un éclair, la colonne vertébrale devint aussi raide qu'un bâton, sans que j'aie ressenti de douleur. Au même moment, j'eus la sensation que mon corps tout entier était fait de vapeur ou d'air. La sensation habituelle de solidité et de substantialité qui s'attache généralement au corps de chair et d'os s'évanouit. Je sentis le poids de mon corps disparaître complètement. C'était curieux et agréable à la fois. La sensation d'être libéré de ce corps encombrant était plaisante. On pouvait encore distinguer clairement la forme corporelle dans son ensemble et celle de ses parties — bras, jambes, tronc et tête. L'acuité, la netteté et la clarté de la perception du mouvement de la paroi abdominale restait elle-aussi inchangée.

Néanmoins cet état « vaporeux » ne dura pas longtemps. Le corps tout entier commença à se dissoudre et à s'estomper. À cet instant, je me sentis soudain violemment aspiré, tiré vigoureusement vers le haut. Cette sensation d'absorption se produisit très vite, et de façon inopinée. La force était si brutale et si violente que je pris peur. Au cours de l'absorption, dont la durée fut extrêmement brève, j'eus le sentiment poignant de rencontrer un être, une entité, que je ressentis à la fois comme un total étranger et comme étant moi-même. Cela peut sembler paradoxal, je le sais, mais j'essaie de relater l'incident tel que je l'ai vécu. Les mots ne peuvent exprimer combien cet « être » était gênant, désagréable et déplaisant.

L'« être », ou le « gardien du seuil », comme l'appelle Rudolf Steiner, fut croisé et laissé derrière. Au même instant, j'entrai et demeurai dans une nouvelle dimension, un nouveau plan d'existence qui défie toute description. C'était un plan mental totalement isolé du plan terrestre, où tous les sens, la notion de temps, la volonté et la capacité à formuler des mots et des pensées n'existaient plus. C'est là que se situent les régions supérieures de la perfection — les plans divins dont parlent toutes les religions. Je vais tenter de décrire le « royaume » tel que je l'ai vécu, tout en sachant que les mots sont impuissants à transmettre une telle expérience. Du fait que le niveau sensoriel et le niveau verbal de l'esprit, l'intellect, sont toujours conditionnés, aucun de ces deux états de conscience ne peut saisir ce qui est impliqué dans un état de conscience divin, qui est toujours inconditionné, c'est-à-dire qui existe en soi. De là les termes « ravissement », « perfection », « divin », « paix », « bonheur », « joie », « équanimité ».

Une paix indicible fut le premier état de ravissement. Cet état de paix était si profond et si parfait qu'il transcendait toute compréhension, ce qui dit bien l'impossibilité de décrire une expérience de cet ordre.

Étant donné que la notion de temps n'existe plus, il est impossible de déterminer combien de temps on demeure dans un état de ravissement. Mais la disparition d'un état mystique est toujours marquée par une secousse subtile qui indique qu'un plan supérieur s'est réalisé. L'état situé « au-dessus » de la paix est le bonheur. Une autre petite secousse, et l'on accède à la joie. À son tour, cet état de ravissement disparaît, et l'on demeure dans l'état d'équanimité. Chaque état divin est inconditionné ; il existe en soi.

J'ai compris ce jour-là qu'il fallait effectivement « être né deux fois », sinon les demeures célestes restent incompréhensibles. Pourtant le royaume est accessible, ici et maintenant, à tout homme vivant sur cette terre. Il suffit de se mettre au travail pour purifier l'esprit.

Pour la première fois de ma vie, j'ai compris ce que l'on entendait par « l'unité de conscience » (unio mystica) qui caractérise tous les plans divins. N'étant en aucune façon d'ordre sensoriel, émotionnel ou intellectuel, le raffinement extrême, la pureté intrinsèque, la beauté, l'exaltation, la stabilité, l'indépendance et la « vie plus abondante » qu'impliquent les états divins de conscience sont inconcevables pour ceux qui ne connaissent que la sphère des sens. Mais le méditant qui a franchi la « frontière » du monde sensoriel pour accéder aux mondes divins comprend qu'il s'agit là d'un événement vécu, rare et extraordinaire, une réalisation bénie qui imprègne son cœur d'un sentiment de présence indélébile.

La redescente sur le plan ordinaire d'existence, le monde des sens, et la réintégra-tion dans le corps se produisirent sans à-coup. Elles s'effectuèrent si doucement qu'elles restèrent totalement imperceptibles. Il y eut soudain la conscience des sons qui frappaient l'oreille : le cri rauque des corbeaux, une voiture qui passait, des voix humaines, quelqu'un qui marchait sur l'allée de ciment avec des sandales de bois.

L'ouïe est donc la première reprise de contact du méditant avec le monde ordinaire, lorsqu'il revient des régions célestes. Quelle déception ! Quel esclavage ! Quelle agitation !

L'univers quotidien des six sens et de leur activité incessante paraît extrêmement agité, irritant et très décevant, comparé au monde divin de paix et de béatitude. Heureusement, le méditant, qui a subi une transformation profonde, est maintenant capable d'endurer les vicissitudes de la vie quotidienne avec patience et sérénité. En outre, il ramène avec lui le « don » inestimable d'amour et bien d'autres bienfaits.

Faisant suite aussitôt à la perception des sons, le corps fut senti. La position assise put être clairement perçue. Avec lenteur, une lenteur surprenante, les paupières commencèrent à s'ouvrir et il y eut la perception de la lumière du jour. Je n'en crus pas mes yeux lorsque je consultai le réveil en face de moi — heures moins le quart : cela voulait dire que j'étais resté près de trois heures assis, et pourtant tout ce temps n'avait semblé durer que quelques minutes. Entre-temps, le soleil s'était déplacé, et je baignais dans ses rayons. Mon corps était couvert de transpiration, et je la sentis couler le long de ma colonne vertébrale. Mais la chaleur brûlante du soleil de l'après-midi — auparavant si désagréable — semblait ne plus me déranger du tout. Je me sentais très à l'aise, dans un état très confortable.

Soudain une vague de gratitude m'envahit et je fondis en larmes. Celles-ci tombaient dans le creux de mes mains, toujours dans la position de la méditation. Mon cœur débordait d'un amour que je pouvais diriger sur tous ceux auxquels je désirais l'envoyer. Je pensai tout d'abord à ceux qui avaient tellement contribué au succès de ma méditation : le Vénérable Mahāsi Sayādaw, le Vénérable Nyanaponika, Myanaung U Tin et Yogi U Tin. Je pensai à mes amis et à mes élèves aux états-Unis, aux membres de ma famille et à mes amis en Alsace. Je pensai aussi à ceux qui souffrent et même à ceux qui font le mal. Après avoir été « baptisé » dans les eaux divines, on est absolument incapable de haïr ou même de ne pas aimer, ou de faire le moindre mal à quelqu'un, que ce soit un animal ou un homme.

Je décidai de me mettre debout et de faire mon exercice de marche. Je commençai lentement à bouger mes jambes, et je constatai avec stupeur que je ne ressentais pas la moindre raideur. Quelle merveille ! Mes jambes étaient aussi légères qu'une plume. Il ne semblait pas y avoir de résistance lorsque je les bougeais. La même condition agréable prévalut lorsque je bougeai les autre parties du corps. Lorsque je marchai, par exemple, comme ce fut plaisant et facile de mouvoir mes jambes ! J'eus l'impression qu'elles se déplaçaient toutes seules. Lorsque mes pieds touchaient le sol, c'était à peine perceptible, tellement mon corps semblait léger et souple.

Ce jour-là, j'ai compris que la conscience conditionne le corps et qu'il y a une différence entre une expérience émotionnelle et une expérience mystique véritable. Un état émotif peut être une merveille à vous couper le souffle, mais ne transforme pas la matière du corps. Par contre, après une expérience mystique véritable, l'esprit purifié ne ressent plus le corps comme une matière encombrante, mais comme un assemblage de qualités telles que la légèreté, la souplesse, la docilité, la flexibilité, la malléabilité, l'adaptation, etc.

Cet après-midi-là, je marchai trois heures sans m'arrêter. Je ne ressentis aucun sentiment de fatigue ou d'inconfort en dépit du soleil brûlant. Tout me paraissait beau, merveilleux, parfait et agréable. À partir de ce jour, je consacrai des périodes de trois heures aux exercices habituels de marche et de position assise.

Je n'avais jamais été aussi heureux. Une joie d'une rare qualité inondait mon esprit et mon corps. Une extraordinaire énergie pulsait dans tout mon corps, un sentiment exubérant de vitalité, une joie de vivre indescriptible, qui allégeaient le poids du corps. « Le Royaume du Père est répandu sur la Terre, mais les hommes aveugles ne le voient point. »

Inutile de dire, je travaillai toute la nuit sans dormir. Je n'en éprouvais pas le moindre besoin. J'étais certain d'avoir atteint le but ultime de l'entraînement. J'attendais avec ferveur l'heure de l'entretien avec le sayādaw, le matin suivant. J'étais convaincu qu'il serait d'accord avec moi et que, peut-être, il me dirait de cesser l'entraînement et de rentrer chez moi. Jamais le sayādaw et U Tin ne m'avaient regardé avec une telle intensité lorsque le matin suivant j'entrai dans la pièce et que je m'approchai du maître pour lui présenter mes respects. Avant que j'aie ouvert la bouche pour parler, tous deux savaient déjà ce que je m'apprêtais à leur dire. Ils me dirent plus tard qu'ils l'avaient compris à la façon dont je marchais, présentais mes respects et à l'éclat radieux de mon visage. Ignorant cela, je pris grand soin de donner une description détaillée et précise de ma première expérience transcendantale.

Le sayādaw écouta, comme toujours, avec une extrême attention, la traduction de U Tin. Mais, à mon grand désappointement, il ne manifesta aucun enthousiasme. Il resta aussi calme, aussi composé et imperturbable que si je lui avais rapporté quelque chose d'importance mineure.

Le sayādaw me dit de continuer l'entraînement comme de coutume. J'eus peine à croire ce que j'entendais. Je soupçonnai immédiatement U Tin de ne pas avoir tout à fait compris ce que j'avais dit. Aussi répétai-je tout à nouveau, y compris mon opinion d'avoir atteint le but ultime, étant donné qu'il ne pouvait en exister de plus grand. En m'écoutant parler, U Tin éclata de rire. Lorsque le maître entendit sa traduction, il eut un sourire radieux. Qu'est-ce qui leur arrivait aujourd'hui ? pensai-je, très désappointé.

Le sayādaw m'expliqua que l'expérience de la joie suprême (sukha) et de l'extase (pīti), si elle transformait la vie et entraînait des conséquences importantes, n'était pas le but ultime de la méditation bouddhique. Ce que je prenais pour l'objectif final n'était que l'étape préliminaire de préparation de l'esprit à la réalisation finale et décisive de la vue juste ou de la compréhension juste (sammā-ditthi). Pour atteindre la compréhension juste, la vision intuitive des trois caractéristiques de l'existence phénoménale — l'impermanence (anicca), la souffrance (dukkha) et le non-soi (anattā) — était indispensable. Ceci demandait encore beaucoup d'entraînement. De plus, en cheminant vers ce but, je découvrirais bientôt que le sentier qui mène au nibbāna, l'inconditionné, l'indestructible, l'absolu, etc., est tout à fait différent de celui qui mène au royaume sublime des dieux (brahma-vihāra).

« Le sentier qui mène au nibbāna est très ardu, dit le sayādaw. Ceux qui le parcourent jusqu'au bout sont peu nombreux. Celui qui s'est engagé sur la voie suprême du yoga et qui, pour une raison ou pour une autre, fait demi-tour, porte une lourde responsabilité. »

Pour terminer l'entretien, le maître me recommanda de poursuivre l'entraînement, et il m'assura que, si je travaillais avec assiduité, mes efforts seraient couronnés de succès.



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